Roman-feuilleton : 50 ans de luttes – chapitre 1: la maison du chômeur

Textes et analyses | 2 mai

 

En 2020, le MAC de Montréal fête ses 50 ans. Pour souligner cet heureux anniversaire et découvrir la riche histoire de notre organisme de défense des sans-emploi, nous lançons aujourd’hui (1er mai), le roman-feuilleton Le MAC, 50 ans de lutte. Chaque mois, deux (2) nouveaux épisodes pleins de rebondissements vous seront proposés. Cette semaine, découvrez le premier chapitre : La Maison du chômeur (1970-1971).

La maison du chômeur

L’histoire du Mouvement Action-Chômage (MAC) de Montréal commence…avant sa fondation. En effet, notre organisme ne devient officiellement le MAC qu’en 1974. Il faut cependant remonter à  1970 pour en comprendre la création.

Tout commence avec la Maison du chômeur, qui  ouvre ses portes le 1er novembre 1970, à l’initiative d’une dizaine de chômeurs du quartier Saint-Henri, dans le Sud-Ouest de Montréal.

« Regroupés au départ par leur désignation négative de chômeurs, ces individus veulent agir et sortir de leur situation présente.

Impatients d’attendre, d’un gouvernement traumatisé par la Crise d’Octobre, une solution à leur problème, ils décident de former une coopérative. »[1]

Le personnage central du groupe est Jean Pilon. Moine trappiste de 1960 à 1965, Pilon quitte la Trappe d’OKA pour Montréal et s’installe dans le Sud-Ouest. C’est en travaillant dans une buanderie que Pilon se découvre un goût pour la lutte syndicale, en se battant pour l’amélioration de ses conditions de travail. Il s’implique ensuite au Conseil ouvrier de Saint-Henri, qu’il quitte avec fracas, avant d’être arrêté lors de la crise d’octobre 70. Détenu en vertu de la Loi des mesures de guerre, il réfléchit en prison à sa condition de chômeur, à la pauvreté des quartiers ouvriers comme le sien et à l’autogestion. Pilon est relâché le 26 octobre 1970. La Maison du chômeur est inaugurée 5 jours plus tard dans un petit local situé au 4590 rue Saint-Jacques, coin Laporte.

Le projet des « fondateurs » est de régler leur situation de chômage par le travail en autogestion. Pilon déclare d’ailleurs à la presse :

«  La Maison du Chômeur sera peut-être, avec la coopération des chômeurs, une solution importante au grand problème du chômage[2]. »

Au départ, cette maison ne s’inscrit donc nullement dans la contestation politique du régime d’assurance-chômage ou dans l’éducation populaire des masses, comme on le disait à l’époque. Au départ, le groupe veut créer une coopérative de production fondée sur le travail gratuit de ses membres et qui réinvestit les profits de vente dans la création de Services offerts gratuitement (hôpital, loisirs, garderies).

N’attendant plus rien du gouvernement, Maison du Chômeur s’inscrit dans une mouvance d’autogestion et rejette le réformisme, privilégiant une autonomisation des chômeurs. Elle refuse en bloc toute association avec les partis politiques, les syndicats et les organisations communistes. Elle définit son action par l’humanisme. Parallèlement, et un peu curieusement, elle prône la rédemption par le travail et le désir de se distancer de ce qu’on appelle les profiteurs, des « chômeurs paresseux » :

La Maison du Chômeur c’est un refus d’être condamné à survivre en fonction du Bien-Être social, de l’assurance-chômage ou des œuvres de charité. »[3]

Conséquemment, l’organisme refuse le dépannage immédiat (nourriture, charité) à  ses membres. Il propose plutôt un service d’assistance juridique destiné aux personnes ayant des démêlés avec l’assurance-chômage et le bien-être social, ainsi qu’une clinique médicale gratuite à ses membres et aux habitant.e.s de Saint-Henri.

La Maison du chômeur fonctionne sur une base purement informelle et volontaire, sans charte, statuts ou règlement. Le 5 novembre 1970, à peine 4 jours après l’ouverture, les autorités du service de bien-être social de la Ville de Montréal menacent de fermer l’établissement, qui n’a aucun permis pour opérer, faute d’être un organisme dûment constitué. Dans les jours qui suivent, Action nationale chômage, une organisation de la Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC) qui lutte contre le chômage des jeunes travailleurs, se manifeste. En affiliant temporairement la Maison du chômeur à sa structure, elle lui permet de fonctionner légalement. Les liens entre les deux organisations seront tout sauf temporaires et feront naître d’autres maisons du chômeur partout au Québec (nous y reviendrons).

Le problème du permis maintenant réglé, il faut quand même payer les comptes. La Maison du chômeur ne reçoit aucun financement et sa survie à long terme est précaire. Sera-t-elle un feu de paille ? Le 19 novembre, La Presse annonce qu’«une dame (qui refuse de communiquer son nom) a fait un don de 1200$ à la Maison du chômeur.» Cet argent permet au groupe de louer un entrepôt au 3848 St-Jacques et d’y aménager des ateliers en tous genres.

Concrètement, les membres de la Maison du Chômeur récupèrent de vieux meubles et appareils ménagers ainsi que des vêtements usagers. Ils les réparent et les revendent à  bas prix. Le travail se divise en différents ateliers spécialisés. La vie associative est quant à elle très structurée, avec un collectif ouvrier assurant le niveau supérieur de décision et nommant le porte-parole et un conseil ouvrier, sorte de comité exécutif réunissant un délégué de chaque atelier de travail. Des repas y sont servis gratuitement et on peut y venir pour socialiser.

La Maison du chômeur jouit dès ses débuts d’une grande popularité. Le 22 novembre 1970, elle reçoit la visite du chef de l’opposition officielle à Ottawa, le conservateur (!) Robert Stanfield, pour y discuter du taux de chômage très élevé.

La solidarité avec les chômeurs gagnent aussi le monde culturel, alors que 75 artistes participent en février 1971 au Bal des chômeurs. On y retrouve Andrée Lachapelle, Dominique Michel, Jean Duceppe et Raymond Lévesque, entre autres.

« À Saint-Henri, on ne s’occupe ni de couleur, ni de langue, ni de race, ni de religion. La faim n’est pas politique et là, on se garde bien de la politiser.

C’est sans doute pour cette raison qu’un grand nombre d’artiste sont accepté d’appuyer publiquement ces chômeurs non-violents »[4].

Une vague de sympathie touche la Maison du chômeur, dans son quartier, mais aussi dans les journaux, qui évoquent avec bienveillance cette Maison « où les chômeurs se sont mis au travail ».

«( …) cette popularité va inciter d’autres chômeurs à ouvrir des Maisons du Chômeur un peu partout dans la Province. Dès mars, on en voit à Québec, Hull, Rimouski, Trois-Rivières, Jonquière…À la même époque, également, un organe de la Jeunesse Ouvrière Catholique (J.O.C.), l’Action-Chômage, reprend à son compte l’idée de fédérer les Maisons du Chômeurs et en devient le porte-parole idéologique. ».

L’Action nationale chômage, proche de la CSN, reprendra dans plusieurs régions du Québec les grand thèmes de la Maison du Chômeur, soit sortir du chômage par l’invention, créer une Société parallèle de travail et sortir le chômeur de son isolement pour qu’il retrouve la dignité par le travail.[5]

Ironiquement, c’est à partir de la multiplication du modèle qu’elle avait créé que la Maison du Chômeur commence à péricliter.

Le 31 mars 1971, La Presse rapporte que le Service d’inspection du ministère du Travail exige que des réparations soient faites dans le vieil entrepôt à 4 étages de Saint-Henri, notamment pour le monte-charge. La St. Henry Realties Corporation, propriétaire de l’immeuble, refuse de faire les travaux. Devant ce refus, les autorités provinciales menacent d’évincer la Maison du chômeur, à moins qu’elle ne fasse les travaux elle-même… pour la modique somme de 25 000$ !

« Ce qui nous apparaît le plus curieux dans toute cette histoire, d’ajouter M. Pilon, c’est que tout que  tout à coup, les inspecteurs gouvernementaux s’intéressent à cet  immeuble, alors qu’auparavant, lorsqu’il était occupé par une autre firme, il se trouvait dans le même état et  il ne semble pas qu’on ait jamais menacé de le mettre sous scellés pour raison de sécurité. »

Aux problèmes financiers s’ajoute la grogne contre le porte-parole et leader officieux de l’organisme, Jean Pilon, accusé d’autoritarisme face aux membres, dépourvus de réel pouvoir, malgré la structure mise en place. Pilon démissionne avec éclat en mai 1971, déclarant aux journaux : « Je n’ai rencontré que des paresseux, des parasites, chômeurs méfiants, dont le seul but était de tirer un profit personnel » [6] (…) « quand ce ne serait pas des étudiants désireux d’expérimenter leur isme.. »[7]

Fait étonnant, malgré ces déclarations incendiaires, Pilon semble continuer à s’impliquer à la Maison du chômeur, du moins cosigne-t-il avec Robert Lemieux le communiqué de presse du 26 mai 1971 annonçant l’éviction du groupe de son entrepôt par le Service d’inspection provincial.

« Il faut donc renoncer pour le moment à l’idée d’un groupe de travailleurs qui deviendrait son propre patron.

La Maison du chômeur est revenu à son ancien local, 4590 Saint-Jacques, et à la récupération. »[8].

La Maison du Chômeur ne survivra pas longtemps à ce coup dur et les membres désertent un à un. Le 14 juin, Robert Lemieux, seul au local, met « provisoirement » la clé dans la porte et déclare à la presse : « Les membres de la Maison du Chômeur veulent faire un travail de recherche et d’études de leur expérience. La volonté des chômeurs de trouver eux-mêmes des solutions à leur problème ne s’arrête pas là, mais elle prendra pour quelques semaines une nouvelle forme ».

Ces quelques semaines dureront finalement plusieurs mois. « Si  la Maison du chômeur de Saint-Henri, la plus connue, a fermé ses portes « pour l’été » en juin dernier, depuis ce temps une évaluation critique de l’expérience vécue est menée. Les portes de l’établissement, ne    rouvriront pas cet automne mais les vétérans espèrent déboucher  d’ici la fin de l’année sur une nouvelle formule, viable celle-là. »[9]

La Maison du chômeur ne rouvrira jamais ses portes. À sa fermeture, le modèle qu’elle a créé avait pourtant déjà été repris avec un certain succès à Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Hull, Saint-Hyacinthe, Sorel, Victoriaville et Thetford Mines.

Malgré la fermeture définitive de la Maison du chômeur, ses acteurs principaux son esprit, eux, ne s’arrêteront pas là !

Chapitre 2 : le Local populaire (1972-1974)

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RÉFÉRENCES

[1] BARBE, Jean-Michel, Les chômeurs du Québec, Édition Parti pris, 1977, p. 118.

[2] Déclaration de Jean Pilon à la Voix populaire, II- II-1970, p.9, dans BARBE, précité.

[3] La Maison du Chômeur, maintenant, Journal d’information de la Maison du Chômeur, p.18.

[4] « La Maison du chômeur relève le défi de ne pas mourir », Lise Parent, Le Devoir, 12 février 1971.

[5]  «  Vaut mieux un chômeur conscient que 2 travailleurs indifférents », Pierre Cappiello, Point de mire, No 13, vol.1, 23 avril 1971.

[6] « Désillusionné », Le Journal de Montréal, 11 mai 1971.

[7] « Une première crise à la Maison du chômeur », Le Devoir, 11 mai 1971.

[8] « Les déboires de la Maison du chômeur », Jeanne Desrochers, La Presse, 27 mai 1971.

[9] « On cherche à utiliser les échecs locaux pour de nouveaux départs », François Demers, Le Soleil, 23 octobre 1971.